Edouard Taufenbach

Bastien Pourtout

À propos

Bastien Pourtout a rejoint l’atelier d’Edouard Taufenbach il y a deux ans. Travaillant pour lui, il l’a assisté dans la réalisation des derniers travaux de SPÉCULAIRE (2018-2019), dans la création de LA MÉTHODE (2020) et dans l’invention de LE BLEU DU CIEL (2020), projet lauréat du Prix Swiss Life à 4 mains. Depuis cette année ils sont devenus un duo d artistes.

Ce printemps, nous sommes partis ensemble à la Villa Médicis pour construire la recherche autour du vol des hirondelles (Le bleu du ciel). La mise en place du confinement a profondément modifié le déroulement de la résidence.

La partie Renaissance des jardins de la Villa Médicis où nous étions confinés est devenue un espace où passer notre temps, un terrain de jeu où inventer des protocoles créatifs à deux. A tour de rôle nous avons faits des prises de vue, puis à tour de rôle nous avons tenté d’agencer les images. Dans ce relevé systématique d’un lieu duquel il était impossible de sortir, la photographie est à la fois un moyen de documenter et surtout un support de langage en formation, un outil pour montrer à l’autre « ce que je vois, ce que je sens, ce que je comprends ».

Le retour en France dans un pays encore confiné nous prive de ce premier atelier commun qu’étaient les jardins. Il oblige à observer/garder nos distances, à trouver d’autres moyens de poursuivre le dialogue. La découverte de certaines fonctionnalités de la messagerie Instagram — qui permet de répondre à une image par une autre image en les enchâssant — ouvre alors de nouvelles pistes formelles et visuelles.

Nourris de nos deux années de travail, de jeux, de curiosités et d’apprentissage l’un de l’autre, le temps du confinement a transformé la relation. La difficulté de distinguer nos démarches créatives à fait basculer la recherche autour des hirondelles réalisé pour le Prix Swiss Life à 4 mains. Nous avons alors choisi de signer ce projet à deux, et de s’associer en duo pour projets à venir.

Le fondement de cette pratique à deux se définit comme une méthode faite de protocoles et de jeux. Par différents appareils de prise de vue (réflex numérique, téléphone portable ou Rolleiflex), nous produisons des photographies à agencer, à associer, à faire circuler comme des messages de l’un pour l’autre — tout un langage visuel. Toujours en train de se faire, les images ne sont pas conçues à priori, elles s’inventent et se construisent dans l’échange. La pratique artistique en duo est alors moins la mise en commun de nos compétences, qu’une exploration de l’espace même de la relation. Produit de nos gestes, de nos corps performants, de la confrontation de nos regards, le dialogue photographique prend forme dans les oeuvres. La dualité et l’échange apparaissent dans la construction des images en collage. A la manière d’un cadavre exquis visuel, notre pratique cherche ainsi de nouvelles configurations, des agencements formels singuliers, un langage plastique où l’autre inspirant, toujours m’oblige, m’emprunte et m’impressionne.

Pré-histoire, avant ma rencontre avec bastien.

Depuis 2014, je poursuis un travail formel à partir de photographies. Mon désir n’était pas encore de produire les miennes mais plutôt de retravailler des images déjà existantes à la manière d’un monteur.

J’ai commencé l’élaboration de collages suite à la découverte de photographies vernaculaires abandonnées. Mon attention s’est d’abord portée sur les formes et les couleurs. Après des premiers essais avec des images de ma propre famille, j’ai imaginé une série reliant un album anonyme aux Hommages au carré de Josef Albers.

L’observation d’un grand nombre de photographies - apprentissage du regard - a ensuite fait naître l’envie de construire des récits. Avec CINEMA : histoires domestiques, j ai cherché à déployer les capacités narratives des images par des jeux de recadrage. La répétition des formes, à la manière des photogrammes sur une pellicule, imitait le travail de séquençage de la caméra et donnait sens à leur mise en mouvement.

La rencontre avec la collection de Sébastien Lifshitz a déplacé cette préccupation pour la fiction vers un travail sur la subjectivité de la perception. Dans SPÉCULAIRE, l’image animée use de la fragmentation et de jeux d’échelle au service de sensations physiques et optiques.

Parallèlement à ce travail sur la photographie, j’ai poursuivi une pratique vidéo centrée sur le médium. Le tournage est réduit à une simple captation pour laisser place à des interventions dans l’image construites sur la répétition et la mise en abîme. Dans FROM A TRAIN, un montage en couches transforme le mouvement du train en sensation, comme dans SFUMATO, ou des vidéos de ciels sont mises en perspective et étendent le regard.

Cette année avec LA MÉTHODE, j’ai développé un travail sur la structure et l’organisation à travers une suite de 96 collages, épuisant toutes les séquences possibles obtenues par un protocole de découpage et de ré-assemblage des formes primitives des carrés peints par Albers.

Aussi, lauréat du Prix Swiss Life à 4 mains en collaboration avec le compositeur de musique contemporaine Régis Campo, j’ai aujourd’hui l’opportunité de développer un projet autour du vol et de la migration deshirondelles. Tout en m’appuyant sur l’apprentissage des travaux précédents, je prends ici mes propres images pour créer des ensembles photographiques et vidéo.

Par l’accumulation, le cadrage, la juxtaposition et la répéition, je cherche à déployer le potentiel formel et fictionnel des images. Mon obsession restant liée à l’activation du souvenir, à la réminiscence et à la sensation de mouvement.

Projets

LE BLEU DU CIEL // 2020

JARDINS VILLA MEDICI // 2020

LA MÉTHODE // 2020

SPÉCULAIRE // 2018

En 2018, Edouard Taufenbach poursuit ses expérimentations plastiques d'après photographie vernaculaire - depuis les séries CINEMA : histoires domestiques (2016-17) et Hommage2 (2015) — Spéculaire puise ses matériaux dans la collection de photographies anonymes du réalisateur Sebastien Lifshitz.

La sélection d’images retient l'épanouissement des corps nus ou à demi, en vacances au bord de l’eau ou sur les terrains de sport, dans l'intimité de la chambre et du jardin. L'hédonisme est de mise, et c'est dans cette liberté des courbes, des lignes et des motifs, qu'Edouard Taufenbach construit une autre dimension spatiale et séquentielle pour ces photographies anciennes.

Agencement méticuleux de dizaines de fragments noirs et blancs, minces lames brillantes de papier photo, les collages jouent de la déformation et de la démultiplication des points de vue, créant des effets stéréoscopiques. Dans cette approche jubilatoire d'appropriation et de transformation des images planes et passéistes, Edouard Taufenbach partage sa fascination pour l’image amateur, vécue comme support de projections et de désirs.

Sans doute est-il possible d’écrire une histoire paradoxale de la photographie qui réunirait toutes les tentatives pour sortir de l’image plate et fixe qui, depuis ses origines, semble la qualifier. Elle puiserait autant dans les pratiques populaires que dans les usages scientifiques et artistiques du médium. Les principaux jalons en seraient la photographie stéréoscopique qui, deÌ€s le milieu du 19e sieÌ€cle, graÌ‚ce aÌ€ deux vues légeÌ€rement décalées, entend donner l’illusion du relief, la chronophotographie qui, vers 1880 et l’arrivée de l’instantané, permet de décomposer le mouvement ou, encore, d’abord chez les amateurs puis les artistes, le photocollage et sa capacité aÌ€ multiplier les points de vue et brouiller la perspective, comme, dans les années 1980, les joiners d’inspiration cubiste de David Hockney. Que ce soit dans l’espace ou le temps, parfois les deux aÌ€ la fois, ces recherches ont pour finalité d’animer l’image. Spéculaire d’Édouard Taufenbach reprend aÌ€ son compte ce triple héritage auquel l’artiste ajoute un intéreÌ‚t, actualisé par les jeunes générations en queÌ‚te de décloisonnement, pour l’objet photographique.

Pour cette série, Édouard Taufenbach n’a pas travaillé, comme aÌ€ son habitude, avec des photographies qu’il aurait dénichées, mais aÌ€ partir de la collection d’images anonymes que le réalisateur Sébastien Lifshitz réunit depuis plusieurs décennies. Sans doute était-ce pour lui la certitude de trouver des corpus cohérents et des clichés plus forts et plus rares que le tout venant de la photographie vernaculaire qu’il s’appropriait jusqu’alors. MeÌ‚me s’ils sont importants, comme en ont témoigné l’exposition et le livre Mauvais genre, cette collection ne se réduit pas aux theÌ€mes de l’homosexualité et du travestissement. Guidé par Sébastien Lifshitz, Édouard Taufenbach y a, plus largement, puisé des photographies célébrant la liberté des corps, une liberté qui s’épanouit dans l’intimité mais aussi au contact de la nature, tout particulieÌ€rement, au bord de l’eau.

Ces images du loisir, du plaisir et du désir, Édouard Taufenbach les démultiplie, les fragmente, en réagence manuellement les parties, parfois aÌ€ des échelles différentes, dans une composition issue d’une reÌ€gle de nature mathématique. Cette dernieÌ€re est propre aÌ€ chacune des images originelles qui, d’une certaine manieÌ€re, l’imposent. Elle pointe, souligne et amplifie un aspect formel ou narratif. Ici, les courbures d’un corps. LaÌ€, un geste. Elle permet aussi, tout au contraire, de réinterpréter compleÌ€tement l’image, d’en inventer une nouvelle. Qui soupçonnerait que ce bouquet de silhouettes féminines dont le dynamisme est renforcé par son format vertical provient d’une image horizontale figurant une farandole, somme toute assez sage, de baigneuses ? Dans tous les cas, Édouard Taufenbach a œuvré avec une jubilation non dissimulée qui décide aussi de certains titres : Hommage aÌ€ Pierre M., pour l’artiste érotomane, travesti et fétichiste Pierre Molinier, ou Hippolyte B. Junior, pour Hippolyte Bayard, l’un des inventeurs de la photographie qui, faute de reconnaissance, s’est mis en sceÌ€ne en noyé.

Dans Spéculaire, conséquence de la fragmentation et de la répétition, l’action figée par l’instantané semble devoir se dérouler dans le temps bien au-delaÌ€ du cliché et, graÌ‚ce aux changements d’échelle, le regard semble pouvoir pénétrer la profondeur de l’image. Ces effets sont renforcés par les découpes – presque des facettes – du papier dont la brillance évoque le verre et ses reflets, quand l’artiste ne produit pas de véritables volumes, en pliant l’image ou en la plaçant sous des prismes, qui imposent au regard de se déplacer. Mais Édouard Taufenbach ne se contente pas d’animer des images plates et fixes. Il parvient aÌ€ insuffler la vie aÌ€ ces photographies anonymes du passé ouÌ€ l’on ne peut s’empeÌ‚cher, d’habitude, de guetter la mort aÌ€ l’œuvre.

Étienne Hatt, 2018

SFUMATO // 2015

SFUMATO est une installation in situ, immersive. Elle a été présentée dans le cardre du off de la NUIT BLANCHE en 2015, puis en 2016 aÌ€ l’église Saint-Merry.

Elle se compose de huit vidéos réalisées aÌ€ partir de captation de différents ciels ; disposées en hémicycle, elles sont déployées comme les panneaux d’un polyptyque. Au commencement de SFUMATO, apparait huit images de ciel, nettes, verticales et de forme cintré — lentement des nuages s’y déplacent. Lentement aussi et aÌ€ des rythmes différents, les images de chaque vidéo semblent se brouiller ; leurs contours deviennent incertains, leurs sujets disparaissent, comme si une force de gravité les faisait s’effondrer.

Au terme des vidéos — pour chacune singulier — l’image semble eÌ‚tre aspirée vers le centre et disparait. Puis la boucle boucle, et de nouveau apparait un ciel net, réel. S’organise ainsi des cycles, ouÌ€ les vidéos (selon leurs durées) se terminent ou recommencent en meÌ‚me temps ; créant un panorama, composé, ouÌ€ huit métamorphoses de ciels en cieux s’ouvrent et se fanent — achroniques.

Ce dispositif visuel est accompagné d’une création sonore réalisée par Paul Braillard. Méditatives, minimales, les sonorités composées se joignent aux images pour immerger le spectateur. La présentation du présent devient représentation. L’image devient impression, sensation. Des ciels du début adviennent: traces, formes et abstractions, champs laissés libres aÌ€ l’imaginaire. Dans la contemplation du Ciel, l’homme projeÌ€te ses reÌ‚ves, aspirations et angoisses, — paradis et apocalypse — conjointement unis dans le tournoiment des volutes qui nous surplombent.

Le travail vidéo réalisé pour SFUMATO, aÌ€ l’instar du sfumato en peinture, se fait par l’accumulation de plusieurs couches. Il est obtenu par la superposition de chaque vidéo aÌ€ elle-meÌ‚me un grand nombre de fois, aÌ€ une échelle de plus en plus petite et avec un treÌ€s léger décalage temporel d’une couche aÌ€ l’autre. Cette construction progressivement strati ée de l’image — les couches apparaissent au fur et aÌ€ mesure — transforme les ciel originellement lmés en halos lumineux. L’empilement progressif de strates pour chaque vidéo dessine en leur sein des coÌ‚nes — comme ceux des projections mais en sens inversé. Les cadres cintrés des vidéos deviennent alors des perspectives — les plans de projection deviennent des volumes, des ailleurs : univers arrieÌ€re des images, foisonnant et sensible, ouÌ€ celles-ci disparaissent.

La durée des huit vidéos de SFUMATO est fondée sur le rapport de proportion 3/2 ; chaque vidéo mesure moitié plus que la précédente. Ce choix crée dans l’installation un dialogue entre les vidéos, un jeu d’alignement, de cycle, et d’éclipse. Ainsi lorsqu’une vidéo se répeÌ€te trois fois elle se réaligne avec la vidéo suivante qui elle s’est répétée deux fois. La durée des vidéos est de 2’50 pour la IeÌ€re (la plus courte) aÌ€ 48’24 pour la VIIIeÌ€me (la plus longue), et la durée de la boucle totale — ouÌ€ toutes les vidéos se réalignent — est elle supérieure aÌ€ quatre jours.

La composition sonore de Paul braillard est réalisée elle aussi par des processus de superposition, elle dure le temps 1% de la boucle total : 62 minutes.

Collab'

CHANEL // 2019

CACTUS X TER ET BANTINE // 2018

#TFWGucci // 2017

I'M A CLICHÉ - GONG 3000 - JONATHAN KUSUMA // 2014

Livres

LE BLEU DU CIEL // 2020

L'IMAGE DANS LE MIROIR // 2020

Presse